Alexis Kohler en conflit d’intérêt ?

Le secrétaire général de l’Élysée visé par une enquête du parquet national financier

Alexis Kohler, bras droit d’Emmanuel Macron, a-t-il favorisé l’entreprise de ses cousins? C’est l’une des questions que pose l’association Anticor, qui a déposé plainte vendredi dernier auprès du parquet national financier (PNF). Ce dernier a annoncé ce lundi qu’il avait ouvert une enquête préliminaire, indépendamment de la plainte d’Anticor. Fondée en 2002, cette association, notamment spécialisée dans la lutte contre la corruption et la fraude fiscale, s’est fait connaître en déposant des plaintes qui ont eu pour certaines un fort retentissement médiatique. En janvier dernier, elle a obtenu, par exemple, la relance de l’enquête pour «prise illégale d’intérêts» visant le chef de file des députés LREM Richard Ferrand et la condamnation du patron de Radio France Mathieu Gallet pour favoritisme.

Cette fois-ci, s’appuyant sur un long article de Mediapart publié début mai, l’association, parfois contestée, a décidé de poursuivre l’actuel secrétaire général de l’Élysée pour «prise illégale d’intérêts» et «trafic d’influence». Anticor reproche à Alexis Kohler ses liens étroits avec l’armateur italo-suisse MSC (Mediterranean Shipping Company), numéro deux mondial du fret maritime et client important de STX France, les chantiers navals français de Saint-Nazaire, alors qu’il occupait notamment des postes clés au ministère de l’Économie, qui gérait ce dossier.

Un «conflit d’intérêts»,

Dans sa plainte, que Le Figaro a pu consulter, Anticor reproche au haut fonctionnaire, lorsqu’il travaillait au début des années 2010 à l’Agence des participations de l’État (APE), d’avoir accepté de siéger comme représentant de l’État au conseil d’administration de STX France «alors même que sa famille était propriétaire de l’un de ses principaux clients», la société MSC. Il y a un mois, jour pour jour, Mediapart révélait qu’Alexis Kohler, énarque et diplômé de l’Essec, était cousin du fondateur et principal actionnaire de cette entreprise. De fait, «il ne pouvait ignorer qu’il existait un conflit d’intérêts», écrit l’association.

Une situation qui a perduré, toujours selon Anticor, jusqu’en 2016, puisqu’il a dans un second temps accepté d’être directeur adjoint du cabinet de Pierre Moscovici (2012-2014) puis le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron (2014-2016). L’association est convaincue que cet Alsacien de 45 ans a continué durant cette période à «traiter des dossiers concernant les intérêts croisés des deux sociétés», MSC et STX France. «Un mélange des genres» qu’Anticor dénonce auprès du Figaro par la voix de son avocat. «Rien que cette situation est un élément à charge qui nous plonge dans le doute et le soupçon», commente Me Jean-Baptiste Soufron. «Alexis Kohler a-t-il favorisé l’entreprise de ses cousins? Est-ce qu’elle a obtenu des avantages financiers auprès de son seul fournisseur? On ne devrait pas avoir à se poser ces questions. Maintenant, c’est à Monsieur Kohler de démontrer qu’il n’y a pas eu conflit d’intérêts».

Un temps à Bercy, un temps salarié de MSC

Pour démontrer les liens qui unissent le haut fonctionnaire à la société italo-suisse, l’association Anticor relève par ailleurs qu’Alexis Kohler a souhaité par deux fois rejoindre la société familiale MSC lorsqu’il n’était plus en fonction à Bercy. Une première fois en 2014, sans succès. La commission de déontologie, instance chargée de contrôler le départ des agents publics dans le secteur privé, avait refusé qu’il parte pour l’entreprise italo-suisse. «Pourquoi cette commission a-t-elle émis un avis négatif?, interroge aujourd’hui l’avocat d’Anticor. Elle est pourtant généralement très favorable au passage du public vers le privé».

En 2016, Alexis Kohler tente une seconde fois de rejoindre MSC. Cette fois-ci, la commission accepte, Emmanuel Macron s’étant porté garant de son plus proche collaborateur, affirme Mediapart . Ce dernier devient alors directeur financier de MSC Croisières. Il occupe ce poste d’août 2016 à mai 2017 et suit de près la campagne d’Emmanuel Macron, avant d’être nommé secrétaire général de la Présidence. Problème, selon Anticor, le haut fonctionnaire serait «intervenu» auprès de l’État, mais cette fois-ci, au nom de la société MSC dont il était devenu salarié. Il aurait participé en mars 2017 – en pleine campagne présidentielle – à une réunion sur la reprise de STX France, alors menacé de faillite. Finalement, STX France avait fusionné avec son concurrent italien, Fincantieri, et MSC n’était pas monté au capital du groupe comme il le souhaitait. «De MSC dans le capital, il n’est pas question, assure aujourd’hui Bercy dans les colonnes du Monde. Monsieur Kohler a peut-être soutenu cette solution quand il travaillait chez MSC, mais rien de tout cela n’est advenu alors qu’il est aujourd’hui bras droit de Monsieur Macron.»

Une enquête préliminaire pour faire des vérifications

Interrogé début mai par Mediapart, Alexis Kohler avait déclaré qu’il avait «toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts» et «s’est toujours déporté pour éviter lesdites situations». «C’est Julien Denormandie [l’actuel secrétaire d’État auprès du ministre de la cohésion des territoires, qui fut lui aussi conseiller auprès de Pierre Moscovici puis d’Emmanuel Macron] qui s’occupait de ces sujets», se défend encore l’Élysée auprès du Monde.

Lundi matin, le parquet national financier (PNF) a annoncé qu’il avait ouvert, «à la suite de la publication de plusieurs articles de presse», une enquête préliminaire, sans dire depuis combien de temps. «Il s’agit de vérifier que les règles auxquelles sont soumis les fonctionnaires qui passent du public au privé ont bien été respectées», explique-t-on au PNF, qui dit ne pas avoir reçu la plainte déposée par Anticor. Ces investigations ont été confiées à la brigade de répression de la délinquance économique de la préfecture de police de Paris.

«Des soupçons totalement infondés», selon Alexis Kohler

Dans la foulée, l’Élysée a indiqué que son secrétaire général Alexis Kohler avait «pris note» de cette plainte et qu’il se tenait prêt à communiquer «au parquet l’ensemble des documents prouvant sa conduite respectueuse du droit dans toutes les circonstances de son parcours professionnel et mettra ainsi un terme à bref délai aux soupçons totalement infondés jetés sur lui à l’évidence en raison de ses fonctions de secrétaire général de l’Élysée».

Avant cela, Christophe Castaner avait refusé de parler d’«affaire» Alexis Kohler. «Je ne qualifie pas d’“affaire” le fait qu’une structure, Anticor, qui est habituée à cela, multiplie les initiatives et les perde souvent», a estimé sur Public Sénat le délégué général de la République en Marche. Il a toutefois jugé «normal» que l’association «puisse saisir la justice si elle a un doute».

Source : Le Figaro

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